caloucaera poésies 25 juin 2007



Djamal Sourou SMITH

Poète africain

Pour écrire à Djamal LAOUNOJI



D'ici je sens les odeurs de ma terre et je me rappelle encore de cette douloureuse séparation avec ma famille. La barque hésitante m'avait conduite, après un long périple, au pays de la Terranga, pays de l'accueil et du sourire. Ici les hommes sont chaleureux, aimables et, au moindre contact, vous êtes servi d'un merveilleux sourire par votre vis-à-vis.

Je me rappelle de vos craintes, je me rappelle de vos vœux et de vos prières, je me rappelle surtout de tes pleurs, maman, toi qui en me laissant prendre le large, avait cru et espéré en moi. Sèche tes larmes maintenant, car j'ai grandi dans ce lointain périple. Désormais seul au monde, je me sens assigné d'une mission et j'ai finalement compris ma place dans cette société. Chaque homme est appelé par la divinité pour accomplir une œuvre, une mission. La mienne je l'ai trouvée. Entre vagues et marrées, je chercherai mes routes égarées sur les sables.

Le ciel là-bas, loin du mien, est aussi bleu que la mer. La nuit, toujours houleuse, est d'une saveur sucrée qui égaie le couchant. Ici dans ce lointain pays perdu aux commissures du Sahel, les femmes sont charmantes, accortes, ravissantes avec un corps de rêve qui ne souffre d'aucun reproche. Mais il n'y a pas que ces femmes ! Ce pays, cette ville, cette terre lointaine est un incommensurable poème dont les accents musicaux apportent la chaleur dans les cœurs, le bonheur dans le regard et la sérénité dans l'esprit. Les nuits sont éternelles, pleines de rires, pleines d'amour. Les banlieues où la vie est encore plus intense et plus virulente, vibrent souvent dans les sons des tam-tams déchaînés sous les cris acoustiques du " sabar " qui est une danse rythmique aux suggestions tantôt lyriques, tantôt sensuelles. Les pas résonnent sur le sol poussiéreux, les corps s'enflamment, les cris d'hystérie fusent de la foule quand, surexcitées par la cadence du batteur, les danseuses laissent apparaître les parties les plus intimes de leurs corps. J'étais là parfois. Je regardais, surpris, par une telle ferveur de la foule, une telle manifestation de paix et de bonheur. Tout sourit pour cette ville. Il suffit d'un rien pour être heureux.

Ces années d'étude au Sénégal sont les plus chaleureuses de toute ma vie et sont pleines d'intensité et d'étonnantes surprises. Chaque aube, chaque soleil se lève et apportent ses couleurs, ses sensations, ses émotions, sa note musicale particulière. Au rythme des jours et des rencontres hasardeuses, j'ai accumulé, au-delà même des études, une somme d'expérience qui m'a globalement été utile. Évidemment, le tableau est loin d'être reluisant mais l'aventure en vaut la peine...

Les jours passent si vite mais je garde encore en moi certaines images, certains visages, certaines bribes de souvenirs. Il me semble avoir tout vu et tout entendu. Mais peut-on seulement tout voir, tout entendre ? La vie en elle-même, n'est elle pas un roman infini, un infatigable océan jamais achevé, jamais épuisé dans sa substance ? Je dirai donc plutôt qu'il m'a semblé avoir tout vu dans cette ville aux allures fières qui déroutent le visiteur par le charme de ses belles filles sahéliennes.

Les jours passent et ne sont pas les mêmes. Les rires succèdent aux craintes, au doute et même parfois à une certaine forme de solitude volontaire dans le silence de ma chambre.

Ah ma chambre ! Ma belle chambre ! Mon dernier espace de soupirs et de liberté. Je voudrais en parler ici, m'y étendre, et faire ressurgir tous ces souvenirs, tous ces moments privilégiés où, au travers de ma fenêtre, tout passe et se mue dans mon cœur en vers et paroles lyriques. Le vent qui passe est un poème, la lune qui luit en est un, la brise qui caresse le couchant en est un aussi. C'est dans le secret de cette enclave perdue en hauteur de la ville, isolée du tumulte des quartiers populaires, que j'ai trouvé tous mes sujets d'inspiration. J'écrivais contre le temps pour m'agripper à la vie. J'écrivais pour ces visages perdus, pour garder la sérénité de l'esprit. J'écrivais pour ce premier amour qui, en une nuit estivale, m'a redonné confiance et a réconforté la détresse de mon âme. J'écrivais entre deux bouffées de cigarettes et parfois, deux coups de whisky qui viennent inonder ma gorge, revigorer mes ivresses, irriguer mes veines.

J'écrivais et mes écrits tachaient mes sommeils, troublaient mes insomnies. La couleur de ma chambre, son odeur, ses clartés, ses vibrations, ses sonorités, excitaient chaque fibre de mon corps. La vie était à porté de mes mains. L'enfer était près. Le Paradis souvent lointain. J'ai perdu Dieu de vue. Je ne me juge pourtant point. Sans être le Père Noël, à la mesure de mes faiblesses, j'ai dit le Bien, dénoncé le Mal, cultivé une pureté de mon cœur et de mon âme. Dieu, au ciel, ne m'en voudra certainement pas pour cette régression de pratique religieuse.

Mais existe-t-il quelque part au monde, une île aussi paisible, aussi calme et surtout aussi évocatrice que cette chambre située au premier niveau d'un immeuble aux larges de l'avenue Carnot ? Devant son enseigne était marquée, en lettres éparses, " Laboratoire ". Ce nom fit sourire plus d'un. Je me rappelle les regards médusés de certains visiteurs qui croyaient trouver, à la place des meubles, un arsenal de dispositifs expérimentaux. Au lieu de cela, ils découvraient une chambre fade, sans charme, où le seul décor n'était fait que de livres épars, de vieux journaux, de piles de papiers inutiles, de rouleaux de peintures. Et à chaque fois, je souriais de l'effet qui se produisait dans leur tête, tout en les invitant à s'asseoir, je leur lançais, comme un défi :

- Alors on discute ?

On faisait le thé, selon l'habitude locale. Et cela partait ainsi pour finir tard dans la nuit. Ce n'est donc qu'après, dans le tard, qu'ils comprenaient, qu'en fait, il ne s'agissait pas d'un laboratoire de chimiste ou de physicien, mais celui d'un penseur, d'un visionnaire. Il s'agissait d'un tout autre laboratoire insolite : c'était un univers du savoir éternel !

Les jours suivants, les uns partaient pour ne plus revenir, et c'était tant mieux car cela me ferait moins de commérages inutiles, moins de propos mensongers galvaudés çà et là dans le ventre de cette cité où les oreilles tendues écoutent, épient, oubliant parfois même leur carcasse rachitique et leur faim traînée pendant plus de deux ou trois jours. Les autres par contre, ceux que j'appelle " les relations fructueuses ", revinrent presque spontanément. Il n'y avait ni musique, ni téléviseur, mais pourtant, pendant des heures, nous faisions le tour du monde, promenant nos consciences dans les artères ténébreuses. Nos idées se frottaient, se mesuraient, se découvraient ; nos pensées secrètes rimaient autour de la littérature, de la science, de la religion et de la politique, chacun à la mesure de son savoir, éclairait le débat qui était souvent riche, houleux. Et parmi ces amis je retiens un nom parmi tant d'autres : Jérôme, un ami gabonais, un grand esprit, un cœur pur, une âme éternelle. Nous avons cheminé ensemble, partagé tout, expérimenté tout. Tout semblait, à première vue, nous opposer. Il était boursier, j'étais sans bourse (différence déjà énorme !). Il était gabonais, bantou (et incarnait aux yeux de certains, une vision belliqueuse et pleine d'arrogance), j'étais tchadien, sahélien (et incarnais pour d'autres encore, une certaine vision de simplicité, entachée aussi d'une image d'éternel guerrier !). Mais était-il belliqueux, arrogant ? Étai-je aussi guerrier comme on le pense ? En fait, ni lui, ni moi, ne l'étions. Ce ne sont juste que des images qui collent à nos peaux, au regard de nos pays respectifs.

Il était pharmacien, j'étais une sorte de juriste-gestionnaire. Mais c'est cette symbiose de différence qui nous a unis sur un même ferment : la poésie. Avec lui, grâce à lui toujours, je suis entré au club d'humaniste dans lequel j'ai appris beaucoup de choses. Je voudrais donc parler aussi d'humanisme, définir le concept dans ce monde où l'homme est de tout temps, en tout lieu, relégué au bas de l'échelle des valeurs. Mais le souffle me manque et mon espace commence à m'étouffer. Il me faut de l'air. J'attendrai demain donc, au son de la cloche pour réveiller ma conscience !

      Voyage vers l'Origine - Récit Poétique
      Je t'aime !
      Balades Poétiques
      La Danse Initiatique
      Lutte pour la dignité
      Alexandrin Fatal


Retour à la page d'accueil.

Retour au site portail