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Aimé CESAIRE
Choix de poèmes
Malgré la volonté de désarticuler les phrases par la suppression de la ponctuation (pourtant plus que jamais nécessaire), par les césures inattendues et par les images surréalistes, ces poèmes glisseront dans vos oreilles, comme une musique limpide ponctuée par le rythme des mots, quand vous aurez fait l'effort d'adaptation nécessaire pour déjouer les pièges tissés par l'auteur.
là où l'aventure garde les yeux clairs là où les femmes rayonnent de langage là où la mort est belle dans la main comme un oiseau saison de lait là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe de prunelles plus violent que des chenilles là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs végétaux là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d'une ruche plus ardente que la nuit là où le bruit de mes talons remplit l'espace et lève à rebours la face du temps là où l'arc-en-ciel de ma parole est chargé d'unir demain à l'espoir et l'infant à la reine, d'avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan d'avoir gémi dans le désert d'avoir crié vers mes gardiens d'avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de caravanes je regarde la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant de la scène ourle un instant la lave de sa fragile queue de paon puis se déchirant la chemise s'ouvre d'un coup la poitrine et je la regarde en îles britanniques en îlots en rochers déchiquetés se fondre peu à peu dans la mer lucide de l'air où baignent prophétiques ma gueule ma révolte mon nom. revenir au début
Fumez marais les images rupestres de l'inconnu vers moi détournent le silencieux crépuscule de leur rire Fumez ô marais cœur d'oursin les étoiles mortes apaisées par des mains merveilleuses jaillissent de la pulpe de mes yeux Fumez fumez l'obscurité fragile de ma voix craque de cités flamboyantes. et la pureté irrésistible de ma main appelle de loin de très loin du patrimoine héréditaire le zèle victorieux de l'acide dans la chair de la vie - marais - telle une vipère née de la force blonde de l'éblouissement. revenir au début
Soleil serpent œil fascinant mon œil et la mer pouilleuse d'îles craquant aux doigts des roses lance-flamme et mon corps intact de foudroyé l'eau exhausse les carcasses de lumière perdues dans le couloir sans pompe des tourbillons de glaçons auréolent le cœur fumant des corbeaux nos cœurs c'est la voix des foudres apprivoisées tournant sur leurs gonds de lézarde transmission d'anolis au paysage de verres cassés c'est les fleurs vampires à la relève des orchidées élixir du feu central feu juste feu manguier de nuit couvert d'abeilles mon désir un hasard de tigres surpris aux soufres mais l'éveil stanneux se dore des gisements enfantins et mon corps de galet mangeant poisson mangeant colombes et sommeils le sucre du mot Brésil au fond du marécage. revenir au début
train d'okapis facile aux pleurs la rivière aux doigts charnus fouille dans le cheveu des pierres mille lunes miroirs tournants mille morsures de diamants mille langues sans oraison fièvre entrelacs d'archet caché à la remorque des mains de pierre chatouillant l'ombre des songes plongés aux simulacres de la mer revenir au début
Ô lances de nos corps de vin pur vers la femme d'eau passée de l'autre côté d'elle-même aux sylves des nèfles amollies davier des lymphes mères nourrissant d'amandes douces d'heures mortes de stipes d'orage de grands éboulis de flamme ouverte la lovée massive des races nostalgiques revenir au début
vol de cayes de mancenilliers de galets de ruisseau baliste intimité du souffle toute l'eau de Kananga chavire de la Grande Ourse à mes yeux mes yeux d'encre de chine de Saint-Pierre assassiné mes yeux d'exécution sommaire et de dos au mur mes yeux qui s'insurgent contre l'édit de grâce mes yeux de Saint-Pierre bravant les assassins sous la cendre morte des purs mille défis des roses de Jéricho 0 mes yeux sans baptême et sans rescrit mes yeux de scorpène frénétique et de poignard sans roxelane je ne lâcherai pas l'ibis de l'investiture folle de mes mains en flammes. revenir au début
A Benjamin Péret. à même le fleuve de sang de terre à même le sang de soleil brisé à même le sang d'un cent de clous de soleil à même le sang du suicide des bêtes à feu à même le sang de cendre le sang de sel le sang des sangs d'amour à même le sang incendié d'oiseau feu hérons et faucons montez et brûlez revenir au début
Pour Wifredo. à petits pas de pluie de chenilles à petits pas de gorgée de lait à petits pas de roulements à billes à petits pas de secousse sismique les ignames dans le sol marchent à grands pas de trouées d'étoiles de trouée de nuit de trouée de Sainte Mère de Dieu à grands pas de trouée de paroles dans un gosier de bègue orgasme des pollutions saintes alleluiah revenir au début |
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